Les mots ont toujours été pour moi une passion.
Un jour, j'ai fait part à une bonne amie que l'écriture me manquait. Je lui disais que du temps que j'étais à l'université, j'aimais bien faire des dissertations avec sujet imposé. C'est alors qu'elle me proposa un petit jeu : elle me suggéra un titre, un style et un nombre de mots imposé, et toutes les deux, chacune de notre côté, allions laisser aller notre plume en prenant bien soin de respecter les contraintes. Quelle belle expérience! Une fois les textes terminés, chacune a fait la lecture du texte de l'autre en s'étonnant de la différence dans l'interprétation du titre.
La musique a toujours été pour moi source d'inspiration.
Lorsque j'écris, je le fais souvent avec une musique en trame de fond. J'ai écrit le dit texte avec le cd «The present» du pianiste jazz Laurent De Wilde qui jouait en boucle.
Pour les curieux, voici mon texte:
Avance d'une heure trente-sept de retard
J'ai vu le jour la nuit, un 23 août, sur le plancher de la cuisine, entre les jambes de ma mère et les mains de mon père. Alors que je risquais avec peine un premier souffle, le coucou, lui, chantait allègrement douze fois plutôt qu'une, sans aucun signe de fatigue.
Je suis venue au monde en état de choc, entre les cris de ma sœur née une heure trente-sept plus tôt et le tintamarre de cette horloge d'oiseau de malheur. Ce soir-là, c'est une lune tout entière qui s'est invitée au spectacle de ma genèse. Rond et lumineux, l'astre apparaissait par la fenêtre telle une boule de cristal dans laquelle on pouvait déjà deviner mon destin.
Mon destin : une éternelle deuxième place, un second rôle, une médaille d'argent, un prix de consolation, une roue de secours, une réplique, un double, une doublure, une pâle copie. Je suis de près, mais ne suis pas la première et ne le serai jamais. Une heure trente-sept me sépare du premier rang, de la pôle position, de la première marche du podium, du premier enfant de la famille, du grand étonnement, de ce rayon d'émerveillement qui inonde le visage du parent nouveau. Une heure trente-sept de retard a fait de moi la cadette plutôt que l'aînée, une vierge plutôt qu'un lion. Ma sœur sera signe de feu, et moi, signe de terre, de me taire. Sa couleur sera l'or ou le doré, le jaune ou l'orangé, été passionné. Le diamant sera le minéral de mademoiselle la princesse et son style, spectaculaire, étudié, sophistiqué, recherché, raffiné, élégant, précieux. Dès sa naissance, elle arborera une personnalité rayonnante qui lui vaudra le ravissement de son entourage. Conquérante, elle saura bien défendre ses idées. Dominante, elle écrasera tout sur son passage hormis son orgueil, sa fierté. Plus tard, cette enfant-roi exercera sans doute un métier de prestige dans lequel elle s'épanouira et sera mise en valeur, une profession dans laquelle elle brillera de tous ses feux. On la prédit actrice, dirigeante d'entreprise, joaillière, créatrice de mode, designer, mannequin, égérie, people, superstar, maîtresse de l'univers. Tout ce qui fait bling bling et qui appelle à l'admiration, elle le fera, sans efforts, naturellement, tout simplement parce qu'elle est la première. Psychologiquement, elle sera de nature puissante et confiante, ce qui amènera la populace à joindre ses rangs, faisant d'elle la vedette partout où elle se pointera. Madame aura pour elle tous les honneurs…et les garçons. Vu l'immense et constant besoin d'admiration qu'elle aura cultivé, elle sera bien servie. En amour, elle sera Reine ! On se précipitera à sa porte pour lui faire la cour, pour la couvrir de fleurs, de chocolats, de fougueux baisers; pour lui dire sa beauté en vers et en prose, pour lui déclarer son amour comme on déploierait un éventail de couleurs :
« Je te dirai des mots bleus,
Des bleus azurés pour l'immensité,
Des bleus célestes pour l'infinité.
Je te les raconterai en camaïeu,
Deux par deux, amoureux.
Je te dirai des mots rouges,
Des rouges bordeaux que tu boiras à te soûler,
Des rouges carmin,
Pour les lendemains.
Je te cueillerai des champs de mots rouges,
Jolis coquelicots.
Je te dirai des mots verts,
Soufflés à ton oreille,
Te faire rougir.
T'offrirai des verres d'absinthe,
T'enivrer.
Des verts tendres à croquer,
Te faire craquer.
Je te les réciterai en vers,
Sonnants, comme le font les poètes.
Des mots, je t'en dirai de toutes les couleur T'en écrirai même à l'encre d'arc-en-ciel
Moi, ma couleur sera le vert ou le jaune, printemps enrhumé. Ma roche sera l'agate, bien loin du diamant ou du saphir. Mon style sera discret, banal, passe-partout, neutre, pudique, pratique, sobre, effacé, morne, quelconque, beige, plat, ennuyant, mortel. «Politically correct». Dans l'avenir, on me voit assistante-dentaire, aide-comptable, infirmière auxiliaire, commis de soutien administratif, second violon, nègre. Psychologiquement, je serai de nature nerveuse, anxieuse, inquiète, sensible, pessimiste, subalterne, secondaire, envieuse. Je manquerai d'assurance et n'hésiterai pas à me faire écraser par les autres, j'en demanderai même une double portion. Un chausson avec ça?
Je compenserai cette carence de confiance en moi par un format jumbo de perfectionnisme à outrance. Je deviendrai une boulimique du détail, une obsédée du travail bien fait. On m'accusera d'être tatillonne et pointilleuse et moi, je le prendrai pour des fleurs. Mon sens du sacrifice sera ô combien plus grand que mon sens de l'orientation me propulsant ainsi au sommet du palmarès des bénévoles de tous les temps. Je serai prête à tout pour épauler mon prochain, à condition, évidemment, que ce soit déjà prévu.
J'appartiendrai à la race des coincés, de ceux qui ne flirtent pas plus avec les plaisirs du hasard qu'avec les hasards du plaisir. Bien sûr, il arrivera parfois que je me laisse aller, que je laisse libre cours à ma verve, à mon audace, mais ce sera juste avant de regretter le dernier verre de trop. En amour, je serai chaste et réservée, prude et pudique, méfiante et craintive. Ma tête dirigeante sera souveraine de mon coeur et mon cœur lui obéira au doigt et à l'œil si bien qu'il ne pourra jamais aimer librement. Je me ferai un devoir de demeurer froide, distante et pleine de retenue. Bien sûr, il arrivera parfois que je laisse libre cours à ma fougue, à ma sensualité, mais ce sera juste avant de regretter le dernier verre de trop.
Le 21 juillet 1969, Neil Armstrong, astronaute, participait à la mission spatiale Apollo 11. Il quittera le module lunaire «Eagle» à 21h56 (UTC) et sera le premier homme à fouler le sol lunaire. C'est alors qu'il prononcera une phrase qui restera à tout jamais gravée dans la mémoire collective. L'événement sera retransmis à travers le monde et fera la «Une» de tous les journaux. C'est par millions que les téléspectateurs s'abreuveront de ses premiers commentaires. Quinze minutes plus tard, son partenaire de mission Edwin «Buzz» Aldrin le rejoindra. Il sera le seul à apparaître sur les photos puisque c'est Armstong qui détenait la caméra. Né sous le nom d'Edwin Eugene Aldrin junior le 20 janvier 1930 dans le New Jersey, il deviendra, en 1963, docteur de science en astronautique après avoir été diplômé du Montclair High School et de l'académie militaire de West Point.
Ma première question : Quelqu'un se souvient-il d'Edwin «Buzz» Aldrin?
Ma seconde : Edwin «Buzz» Aldrin cultive-t-il autant de haine pour Armstrong que moi pour ma sœur?
Je hais ma sœur.
Elle est le soleil et moi la lune, le jour et moi la nuit, l'astre lumineux et moi le ténébreux. Elle est étincelante et moi discrète, insouciante et moi consciente.
Notre histoire a commencé sur un faux départ. Ma sœur a amorcé son plongeon dans la vie bien avant le signal de départ et n'a pas été disqualifiée ni même pénalisée, bien au contraire, et c'est pour ça que je lui en veux… mais ça, elle ne le sait pas et ne le saura jamais. Trente-neuf ans et 364 jours d'étouffement, d'amertume, de jalousie, d'envie, d'aigreur et de déception camouflée. Quarante ans moins 1 jour d'éclipse lunaire, d'existence silencieuse. De m'être trop longtemps rangée dans son ombre allait me rendre folle, mais ça, elle ne le sait pas et ne le saura jamais parce que notre histoire est rapiécée de tissus de non-dits et de choses que l'on tait de peur qu'elles deviennent réalité, par crainte qu'elles nous happent à la manière d'un boomrang; elle l'ignore parce que notre récit est celui d'une série de rendez-vous manqués.
«Le soleil a rendez-vous avec la lune,
Mais la lune n'est pas là et le soleil l'attend.
Ici-bas, souvent, chacun pour sa chacune,
Chacun doit en faire autant.
La lune est là, la lune est là,
La lune est là mais le soleil ne la voit pas.
Pour la trouver, il faut la nuit,
Il faut la nuit, mais le soleil ne le sait pas et toujours luit.
Le soleil a rendez-vous avec la lune,
Mais la lune n'est pas là et le soleil l'attend.
Papa dit qu'il a vu ça, lui.
Philosophes, écoutez, cette phrase est pour vous:
Le bonheur est un astre volage
Qui s'enfuit à l'appel de bien des rendez-vous
.
Il s'efface, il se meurt devant nous.
Quand on croit qu'il est loin, il est là tout près de vous.
Il voyage, il voyage, il voyage,
Puis il part, il revient, il s'en va n'importe où,
Cherchez-le, il est un peu partout...»
Charles Trenet
À quelques heures de ma quarantaine bien sonnée, je me devais d'amorcer une réflexion afin de trouver ma vérité, afin de me libérer de cette lourde peine d'emprisonnement à vie à laquelle je m'étais moi-même condamnée depuis trop longtemps. Je me devais d'explorer ma face cachée, à la recherche du bon filon qui me mènerait vers mon or, mon Klondike intérieur; de la sonder de fond en comble pour y trouver mes forces enfouies au plus profond de mes cratères. Je me devais, à la manière d'un prospecteur, de ratisser parcimonieusement ce territoire jusqu'à aujourd'hui inconnu, pour ensuite en extraire le meilleur, le plus beau, le plus grand. Qu'est-ce que j'y découvrirais? Est-ce que j'allais y trouver l'amour-propre, la fierté? La force, le courage? La légèreté, le plaisir? Chose certaine, c'est que je ne perdais rien d'essayer.
Le temps était venu pour moi d'épouser mon destin, de vivre en harmonie avec ma vie, de troquer le costume de victime que je m'étais moi-même tissé depuis le début de mes temps contre une étoffe cousue de tulle et d'allégresse.
À quelques heures de ma quarantaine bien sonnée, sans tapis rouge, sans tambour ni trompette, je m'apprêtais à avancer dans l'allée qui me mènerait tout droit à ma terre promise, à mon éventuel bonheur.
À quelques heures de ma quarantaine bien sonnée, c'est une lune tout entière qui s'est invitée à ma fenêtre pour m'accompagner dans mon examen de conscience. Érik Satie et ses Gymnopédies se sont aussi mis de la partie.
(Pour écouter l'album http://www.musicme.com/ Album : Gymnopédies - clair de lune, Alexis Weissenberg / Claude Debussy / Erik Satie)
«Ce soir,
La lune s'est levée,
À vue d'œil,
Par-delà les montagnes,
D'or et de nacre,
Le ventre plein,
Joues rondes,
Et yeux brillants.
Le firmament,
Maculé d'étoiles,
Les larguait une à une,
Telle une pluie de confettis,
Comme pour célébrer un mariage céleste
Entre le ciel et la mer.
Pour qu'enfin, sous nos yeux,
la lune embrase la marée.
Pour qu'enfin, sous les feux,
la lune embrasse sa destinée.»
J'ai vu la nuit le jour, un 23 août, sur le plancher de la cuisine, entre les jambes de mon père et les mains de ma mère. Alors que je croyais rendre mon dernier souffle, le coucou, lui, chantait allègrement douze fois plutôt qu'une, sans aucun signe de fatigue.
J'ai commencé à vivre le jour de mes 40 ans, entre la vie et la mort, mise «KO» par les lettres «A», «V» et «C». Black-out, interruption des services, fin des émissions. Pour toile de fond, une voix et une faible lumière, semblable à la lueur dans «L'Angélus» de Millet. Une parole forte et soutenue raisonnait en moi comme une prière, une invocation, une invitation à la vie:
« Avance d'une heure trente-sept de retard. Rattrape ta vie. Rejoins le moment présent. Fais-y ton nid. Construis ta vie. Érige-la, telle une tour qui fièrement pointe le ciel. Pense ta vie. Écris-la. Décris-la. Fais-la poème ou conte de fée. Fais-la rimer avec plaisir, amour, amitié. Compose-la. Conjugue-la, au présent, au futur, à l'inconditionnel. Mange ta vie. Dévore-la à pleines dents. Croque dans chaque instant comme dans un fruit bien mûr. Savoure. Danse ta vie. Laisse-toi entraîner au rythme de tes aventures, de tes passions. Laisse-les t'emporter au bout de l'ennui, de tes envies, au bout de la nuit. Deviens mouvement dans cet espace intemporel. Transite dans ton enveloppe corporelle. Sur la pointe des pieds, laisse-toi porter par les ailes du désir, légère, à bout de souffle, à bout de bras. De corps et d'âme avec ton destin, respire, bats la mesure, marque le temps, soupire et puis recommence. Entre dans le bal.
Avance d'une heure trente-sept de retard.
Reprends ton souffle.
Inspire.
Entre dans ta vie.»


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